L’administration Trump cherche en ce moment à mettre au pas les universités américaines et en particulier Harvard, la plus prestigieuse de toutes, à qui elle veut interdire d’accueillir de nouveaux étudiants internationaux, histoire de lui couper les vivres, du moins en partie. Pendant ce temps, au Québec et au Canada, collèges et universités sont confrontés à une nouvelle réalité : la réduction substantielle des entrées d’étudiants étrangers. Une décision dont on commence à peine à mesurer les répercussions.
Début 2024, le gouvernement de Justin Trudeau amorce un virage dans la gestion du dossier de l’immigration temporaire qui a connu une croissance spectaculaire, un bond qui s’explique principalement par la nécessité de combler les pénuries de main-d’œuvre.
Le pays compte quelque trois millions d’immigrants temporaires, travailleurs, étudiants et demandeurs d’asile, dont 617 000 au Québec. [1] Les autorités fédérales conviennent qu’un coup de frein doit être donné pour faire baisser la pression que ces résidents non-permanents exercent sur la disponibilité des logements et sur les services de santé et d’éducation.
Ce changement de cap se traduit notamment par la diminution du nombre de permis de travail et du nombre de permis d’études délivrés, en ayant comme objectif de faire passer la proportion d’immigrants temporaires en sol canadien de 6,5 % à 5 % de la population totale d’ici 2027. En clair, il faudra qu’il y ait moins d’entrées et plus de sorties. [2]
En ce qui concerne les étudiants internationaux, le plafond fixé par Ottawa est de 485 000 pour l’année 2024, ce qui représente une baisse de plus du tiers des permis d’études approuvés en 2023. Une réduction additionnelle de 10 % a été prévue afin de faire passer le niveau annuel des admissions à 437 000 en 2025 et 2026. [3]
Québec impose des quotas
Décembre 2024, le gouvernement de François Legault emboîte le pas et fait adopter une loi visant à encadrer les demandes de sélection temporaire pour études. [4] Deux mois plus tard, il détermine dans un décret le quota d’étudiants internationaux qui sera attribué à chaque établissement en tenant compte des contingentements établis par Ottawa.
Auparavant, le nombre de permis d’études autorisés par le ministère de l’Immigration du Québec était illimité. Les écoles pouvaient accepter autant d’étudiants étrangers qu’elles le voulaient.
Douche froide
La nouvelle politique concoctée par Ottawa et Québec provoque une onde de choc dans les cégeps et les universités qui comptaient sur ces revenus pour se maintenir à flot. Les établissements avaient trouvé, grâce à la manne que leur procurent les droits de scolarité versés par les étrangers (jusqu’à cinq fois plus élevés), une façon de compenser pour des subsides gouvernementaux jugés insuffisants à leur survie et à leur développement. Au Québec, cela fait des lustres que le réseau de l’enseignement supérieur crie famine et se plaint d’un sous-financement chronique.
Au 1er janvier 2025 le Québec dénombrait 130 000 titulaires de permis d’études sur son territoire. [5] Beaucoup sont recrutés dans les pays de la francophonie mais pas seulement, ce qui contribue à grossir le nombre d’anglophones surtout à Montréal. Plus de la moitié des étudiants étrangers fréquentent des établissements de la région métropolitaine et c’est McGill et Concordia qui se taillent la part du lion. Les universités francophones, particulièrement dans les régions, commençaient à peine à se faire une place dans ce marché payant.
Comment ça fonctionne ?
L’université fait une offre d’admission à un étudiant étranger qui doit ensuite présenter au ministère québécois de l’Immigration une demande de certificat d’acceptation du Québec. Le certificat lui sera accordé à condition qu’il se conforme à un certain nombre d’exigences d’ordre financier notamment.
Ce document est incontournable, il est la clé qui lui permettra d’obtenir un visa étudiant délivré par le gouvernement fédéral. Celui-ci doit s’assurer à son tour que le candidat offre des garanties financières suffisantes pour venir étudier au pays et ne représente pas de risques pour la sécurité. Les vérifications de sécurité sont du ressort d’Ottawa.
Un impact significatif
Les portes ne sont plus grandes ouvertes. Le mot d’ordre s’est répandu à l’international. Le Québec a perdu de son attractivité déplore le recteur de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) Christian Blanchette, qui se base sur des données colligées par le Bureau de coopération interuniversitaire (BCI) dont il est président.
« En décembre, au BCI, on voyait 48 % de baisse dans le nombre de demandes d’admission à l’échelle du Québec. On a refait le travail fin mars début avril et là c’était globalement une baisse de 43 % des demandes d’admission. Il y aura peu d’universités qui vont atteindre leur quota. On a tous mis en place des mesures pour essayer de stimuler les inscriptions. Bon, la baisse ne sera pas de 43 % mais peut-être de 15 % comme l’année dernière. »
Deux baisses de 15 % coup sur coup difficiles à absorber pour des universités déjà fragiles qui se voient forcées de décréter des gels d’embauches et des compressions budgétaires. Plusieurs d’entre elles prévoient des déficits pour la prochaine année : Sherbrooke, Concordia, Université de Montréal sont du nombre ainsi que plusieurs composantes du réseau des universités du Québec dont Rimouski, Chicoutimi et Abitibi-Témiscamingue. [6]
Un apport dont on ne peut se passer ?
Christian Blanchette fait partie de ceux qui croient que cette décision va carrément à l’encontre des intérêts du Québec.
« Tout étudiant international, c’est des investissements étrangers que nous recevons au Québec parce qu’il n’y a pas de coûts pour le Québec d’accueillir des étudiants internationaux. Ils paient l’ensemble des frais et des coûts qu’ils génèrent et même un peu plus. »
À son avis, la venue d’étudiants internationaux n’est pas loin d’être une solution pour combler les besoins du Québec en main-d’œuvre hautement qualifiée. Il rappelle qu’une bonne part d’entre eux, environ le tiers, envisagent la possibilité d’immigrer de façon permanente au Québec, une fois diplômés.
« Ils n’ont rien coûté pour être formés, ils se sont francisés, s’ils avaient à le faire, ils se sont intégrés à leurs frais, ils ont une expérience québécoise et ils sont prêts à travailler pour le Québec. »
L’UQTR est une institution en pleine croissance sur le plan de la recherche et cette poussée sera mise à mal sans une forte présence d’étudiants internationaux affirme le recteur.
« Pour les deuxième et troisième cycles, la proportion d’étudiants internationaux est très grande parce que nous sommes trop petits comme société pour remplir tous les besoins dans les programmes de doctorat, dans les laboratoires, avec simplement les inscriptions de Québécois. Ce sont des domaines extrêmement spécialisés et le bassin d’étudiants québécois n’est pas assez grand. »
Renverser la vapeur
L’économiste Pierre Fortin est l’un des experts consultés par le ministère de l’Immigration du Québec pour le guider dans ses orientations et la gestion des flux migratoires. [7] Il faut selon lui une baisse généralisée de l’immigration temporaire et chacun doit contribuer à l’atteinte de cet objectif, y compris le milieu de l’éducation. Évidemment précise-t-il, il est possible de moduler la réduction afin de tenir compte du capital humain que représentent les étudiants internationaux.
« Il faut qu’ils fassent leur part eux autres aussi. On peut atténuer la baisse étant donné la qualité que l’on recherche, ces nouveaux venus, ces nouveaux arrivants-là qui vont être des jeunes bien formés et il y a une bonne partie qui sont francophones. »
Mais ajoute-t-il, si l’on réduit moins dans la catégorie des étudiants étrangers, il faudra réduire plus dans celle des travailleurs temporaires. C’est au gouvernement de faire cet arbitrage, de trouver des compromis entre le milieu de l’éducation, les entreprises et le patronat poursuit-il.
Le professeur Fortin comprend que c’est le manque d’argent qui pousse les cégeps et les universités à accepter autant d’étudiants étrangers. Il reproche au gouvernement du Québec de se dérober à ses responsabilités face aux maisons d’enseignement. « C’est parce qu’ils ont des problèmes démographiques dans les régions et parce qu’ils ont des problèmes financiers parce que Québec les finance moins bien qu’il le devrait. »
La solution dit-il se trouve au Conseil du Trésor et au ministère des Finances. Mais dans son budget déposé en mars dernier, le ministre Éric Girard a fermé la porte et gelé les investissements dans le réseau universitaire. Il n’y a donc pas beaucoup à attendre de ce côté dans un avenir rapproché.
Difficile aussi dans ce contexte de profiter du mouvement d’exode qui semble se dessiner dans les campus américains où étudiants, professeurs et chercheurs disent vouloir se tourner vers l’étranger pour retrouver l’espace de liberté qu’ils ont perdu depuis que l’administration Trump tente de les bâillonner. Il faut bien se rendre à l’évidence, les universités québécoises et canadiennes ont de moins en moins les moyens de leur tendre la main.
Un texte de Louiselle Lévesque
Source : En Retrait
Photo : Freepik
[1] Le Québec comptait 272 000 immigrants temporaires au début de 2022 comparativement à 617 000 à la fin de 2024.
[2] https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/nouvelles/2024/09/renforcement-des-programmes-de-residence-temporaire-pour-des-volumes-durables.html
[3] Ces orientations ont été maintenues par le gouvernement de Mark Carney et confirmées dans le discours du Trône du 27 mai 2025.
[4] https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-74-43-1.html
[5] Il y avait 60 000 étudiants internationaux dans les universités et les collèges du Québec en 2015.
[6] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2163445/universites-admissions-etudiants-etrangers-finances-scolarite
[7] Pierre Fortin a déposé début juin 2025 un rapport au ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec intitulé Les conséquences de l’expansion accélérée de l’immigration de 2016 à 2024 : que doit maintenant faire le Québec ? Deux autres experts ont présenté leur analyse au même ministère : Pierre-Carl Michaud de HEC Montréal sur l’aspect économique des enjeux de l’immigration au Québec et le démographe Marc Termote de l’Université de Montréal sur les défis d’une politique d’immigration pour le Québec.

